De Alien à Prometheus

1986, j'ai treize ans. Je suis déjà cinéphage.

J'utilise tout mon argent de poche pour louer des VHS et acheter des magazines de cinéma.

Je bricole des effets spéciaux atroces avec des emplâtres et des produits chimiques récupérés en pharmacie…

Affiche

Je suis fou de ce qu'on appellera plus tard le ‘cinéma de genre’. Pour moi, c'est tout simplement du cinéma.

Je me tiens au milieu du rayon “Science-Fiction/Épouvante” du plus gros loueur de mon quartier. Je m'apprête à vivre un choc.

Une jaquette m'intrigue depuis quelques mois. Je sais que je l'ai déjà vue dans un magazine mais lequel ? Et comme par hasard, je la remarque à chaque fois que je ramène un film. Pas quand j'en prends un. Alors que je viens d'écumer les rayons à la recherche d'une perle inconnue. Non : quand je ramène un film. Paf : je me retourne, et elle est là.

Il faut peut-être que je précise : cet été-là, je regarde en moyenne quatre films par jour. C'est une moyenne.

Cette putain de jaquette, nom d'un extra-terrestre ! Un oeuf reptilien terrifiant, irradié d'une lumière verte qui ne présage que le pire.

Le titre : “Alien, le 8ème passager”.

Doute. Il ne me reste qu'un ticket de location.

Le type à la caisse regarde un film pourri sur sa tv pourrie et me regarde en même temps. On pouvait l'entendre penser. Putain de môme qui va encore me faire chier avec ses films de merde.

MOI - “Pardon Monsieur, ce film, là, le huitième passager…”

LUI - “Ouais, hé ben ?”

MOI - “C'est le même que celui de Mad Movies ? Parceque y'avait juste marqué ‘Alien’ et là y'a marqué ‘le huitième passager’, alors je voulais savoir si…”

LUI - “T'as qu'à le louer. Et ramène-le à temps, celui-là.”

Bonne idée, tiens. Pourquoi ne l'ai-je pas loué avant ? Je m'en rends compte soudainement. Une révélation, énorme, qui me sature.

Cette putain de jaquette verte me foutait une trouille bleue.

Je rentre chez moi extatique. Le soir venu, quand mes parents dorment, j'enfile un t-shirt et un survet et je fais chauffer le gros magnétoscope.

Enfin ! Une séance solo dans le noir de ce fameux film qui fait si peur et dont la jaquette m'obsédait secrètement…

…je ne m'en suis jamais remis.

2012. J'ai 39 ans.

J'ai vu ALIEN au moins trente fois.

Oh, ce n'est rien comparé à certains films que j'ai vu plus de cent fois puis encore ensuite sans compter… mais celui-ci restera à tout jamais particulier pour moi.

J'avais ensuite adoré le ALIENS de James Cameron. Plus ou moins apprécié l'effort de David Fincher. Detesté l'opus de Jeunet. Et inutile de mentionner les adaptations foireuses telles Versus Predator. On en reparlera une autre fois.

En début de promotion, PROMETHEUS semble un film miracle : le vieux Ridley revient à ses premières amours et va nous livrer une préquelle de son film culte. Hourra !

La bande-annonce est superbe. La présence à l'écriture de Damon Lindelof est un peu inquiétante, étant donné la tendance du bonhomme à lancer des pistes sans aller au bout ensuite, mais après tout, pourquoi pas…

Le travail fait que je le rate au cinéma. L'été passe, puis arrive le bluray.

Voilà : j'ai enfin vu PROMETHEUS.

Et c'était plutôt cool, si on considère que ça n'a rien à voir avec Alien. Et qu'on oublie un millions de défauts. Et qu'on aime tellement les belles images et la belle musique qu'on est prêt à tout pardonner à un maître vieillissant.

Ah mais alors attendez, en fait… Bon, ok. C'est très beau, mais c'est idiot, mal rythmé et plein de trous. Et la fin est ridicule.

Prometheus

Bon alors, c'est bien ou pas ?

On peut dire que Ridley Scott sait s'entourer.

Les images sont tout simplement hallucinantes de beauté. La direction de la photographie est sublime, les cadres sont au milimètre, tout est fluide et grandiose.

Dès le début nous sommes happés par ces immenses paysages d'un autre monde et pourtant familiers. Et cet être au physique de demi-dieu, qui est-il ? La musique noble et puissante prends le relai et accompagne nos émotions. Un immense vaisseau spatial apparaît. Excitation.

Alors je ne vais pas raconter le film, juste donner mon impression. Puisque je suppose que si vous êtes encore là à me lire c'est que vous l'avez déjà vu. Sinon, vous êtes maso, hein…

Après l'excitation est venue l'admiration. J'étais bouche bée devant le spectacle. Des images absolument superbes. Mais les dialogues sont un peu légers. Quand on se souvient de la richesse des échanges dans Alien, ça fait un peu mal.

Puis tout s'enchaîne un peu trop facilement comme dans un mauvais slasher. Des personnages censés être intelligents, des scientifiques, commettent des erreurs de comportement que même un adolescent enfumé n'oserait pas envisager. Les dialogues expliquent trop certains évènements alors que d'autres pistes sont tout simplement laissées à l'abandon.

On a un petit plaisir de temps en temps : un plan superbe, un clin d'oeil aux autres films de la saga, à d'autres films, aux beaux-arts, quelques touches d'humour.

Mais aucune tension, aucune peur, aucun danger. Les personnages en danger sont tellement cons, à l'exception de l'héroïne, et encore, que l'on ne ressent rien pour eux. Le personnage le mieux défini est l'androïde…

Il y a des coupes si franches dans le montage que l'on se dit qu'il manque un tiers du film.

Pire que tout : de nombreuses bonnes idées et concepts malins sont enterrés à peine évoqués.

On arrive à la fin, et je n'ai pas ressenti grand chose à part un ennui respectueux. Je suis émerveillé par le savoir-faire et le talent de l'équipe, mais ça ne m'a pas transporté. J'ai envie d'accuser Lindelof, mais Scott est également producteur de son propre film. C'est donc également de sa faute s'il est raté.

Puis arrive la dernière scène. Et là, c'est le drame.

La laideur et la bêtise, toutes deux gratuitement étalées. Une pirouette de costar-cravate de studio, indigne d'un producteur-réalisateur tel Ridley Scott. L'apparition de cette créature est totalement ratée. Ca arrive trop tard, et pour le spectateur qui se demande si on ne se fout pas de sa gueule, et pour le film lui-même : hé ho, tout le monde est mort ou parti, t'es toute seule, tu vas avoir faim. T'es moche, en plus.

T'es dans un film qui rime avec déception comme rarement un film a rimé avec.

Conclusion

Oh, c'est simple. Regardez le film, car c'est superbe. Mais voilà, point final.

Le mot-clé : GÂCHIS.

Auteur: Eric Dejonckheere